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Nouvelles

Jacques Marchand : les sportifs dépossédés (novembre 2007)

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Jacques Marchand : les sportifs dépossédés (novembre 2007)

 

Les sportifs sont dépossédés de leur bien : le sport. Ils n'en ont pas toujours pleine conscience, même s'ils en ressentent inconsciemment les effets.

La presse se garde bien de le leur dire, parce qu'elle profite largement de la commercialisation outrancière du spectacle sportif ; comment le lui reprocher ? Les journaux sont des entreprises commerciales dont la survie même est liée à un équilibre financier de plus en plus précaire. Et, dans ce contexte, il faut beaucoup de conscience à certains journalistes pour faire encore preuve d'indépendance, car rien ne les y encourage : le « people », le clinquant, le sensationnel favorisent les ventes et attirent les publicitaires qui, eux, font leur miel de la naïveté « commercialement » entretenue du grand public.

L'autorité sportive est marginalisée ; elle ne contrôle plus l'évolution économique du sport, elle l'accompagne, elle l'entérine, car elle en profite. Comment pourrait-elle dénoncer et condamner un système qui lui assure le plus souvent un confortable train de vie ?

Le sport, devenu ce « machin » à rentabiliser, a été phagocyté par un nouveau monde des affaires. Un monde constitué de dirigeants qui se considèrent comme de véritables PDG d'entreprise, de sponsors en quête de promotion pour leurs produits ou leur image, de mécènes en quête de notoriété personnelle qui entretiennent une « écurie de champions » à leur propre nom, sans que cela ne choque personne. Il est vrai que, depuis l'antiquité, le mécène est par principe toujours respectable.

Le sport devient aussi affamé de sensationnel que la politique. On y attise les feux de l'actualité  pour en faire de gigantesques brasiers destinés à enflammer les foules.

Ainsi, comme dans toutes les compétitions à retransmission « planétaire », la récente Coupe du monde de rugby a été utilisée pour le meilleur et pour le pire. Elle a eu des effets sympathiques et encourageants, parce le public   ancien et enraciné, ou novice et de circonstance - a respecté l'esprit du jeu, les joueurs et les arbitres, ce que le football, enfant gâté de la super médiatisation ne sait plus faire depuis longtemps.

Elle a eu aussi ses écarts, avec une exploitation commerciale débridée et parfois sans pudeur de la notoriété de certains joueurs, avec aussi des appels à un nationalisme effréné aux accents les plus guerriers de la Marseillaise. C'est oublier, ou peut-être ignorer, que le sport n'est pas la guerre et que l'Olympisme en a fait un élément de paix.

Tout brûle dans la maison et personne ne crie au feu. C'est la civilisation « sport » qui est en train de s'écrouler. La faute à qui ?

Aux dirigeants et aux médias qui n'ont pas su réagir aux premiers débordements populaires. Parce qu'un public qui alimente les recettes des stades  et assure les ventes et l'audimat doit être ménagé. On ne lui adresse pas les remontrances qui risqueraient de le fâcher. Mais peut-être aussi aux pouvoirs publics, aux sponsors, et pour une part aux sportifs  eux-mêmes. Car à tout tolérer pour sauvegarder des intérêts financiers, on finit par tolérer l'intolérable.

C'est le cas pour le dopage dont on a mesuré la dangerosité depuis très longtemps et dont on a fait le lit, d'abord par laxisme, puis par absence de courage : la lutte antidopage ne s'est véritablement structurée et intensifiée que depuis très peu de temps, si peu de temps qu'on s'interroge à juste titre sur son éradication. Et les très récentes péripéties électives de l'Agence mondiale du dopage ne sont pas rassurantes à cet égard.

Changement d'état d'esprit, changement d'une société sportive en écho à la profonde crise sociétale que nous vivons. Le dirigeant n'est plus éducateur quand il est astreint en permanence et en priorité à la recherche de moyens pour que survive son club. L'entraîneur ne peut plus être cet éducateur indispensable s'il est soumis à l'obligation de résultats semaine après semaine. Le sportif n'est plus le sujet central de l'activité mais l'objet d'une exploitation commerciale.

Alors que le sport de haut niveau perd sa vertu éducative nous nous acharnons avec une coupable inconscience, les uns - dirigeants et entraîneurs - à le développer, les autres - médias en tous genres - à vanter ses mérites, auprès du public, au profit du grand commerce sportif.

Nous sommes tous à la merci des exploitants du spectacle sportif ; quant aux exploiteurs qui s'immiscent inévitablement dans le système, il serait préférable de s'en passer, à condition d'avoir la volonté et le courage de les chasser alors qu'au contraire on s'évertue à en attirer encore plus. 

Christian d'Oriola vient de nous quitter, avec toute la discrétion qui a toujours été la sienne.  Ce n'est pas seulement la disparition d'un vaillant mousquetaire de l'escrime française qui en a compté pas mal : c'est un symbole du sport qu'il emporte avec lui. Champion d'un autre temps, champion d'un autre esprit. Une page est tournée avec lui, mais tournée dans le bon sens, celle de la dignité de l'homme et de l'athlète.

Aujourd'hui, les pages du sport français ne tournent plus dans le même sens, elles tournent souvent à contre sens.

Elles tourneront définitivement au non sens, si les sportifs français et leurs entraîneurs ne parviennent pas à reconquérir leur bien : le sport

 

Jacques Marchand 

Journaliste

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